Si la mode peut être considérée à juste titre comme une forme de miroir de notre société, trois défilés de l’automne hiver 2011-2012 nous ont interpellé. Karl Lagerfeld chez Chanel, Marc Jacobs pour Louis Vuitton et Jean-Paul Gaultier, nous ont livré des shows surprenants qui, au regard d’une certaine actualité, apparaissent respectivement vibrant, crispant ou loufoque, éclipsant au passage les sages défilés de leurs confrères de fashion week.

Lagerfeld, visionnaire ?

Défilé Chanel - Automne Hiver 2011-2012

Trois jours avant le désastre qui devait plonger le Japon dans un cauchemar sans nom, Karl Lagerfeld présentait sous la verrière du Grand Palais un spectacle apocalyptique, où des mannequins émaciés défilaient dans un décor de fin du monde. Sur un catwalk en forme de terre dévastée, jonché de laves fumantes et de gravas, les silhouettes du Kaiser de la rue Cambon faisaient la part belle aux textures élimées et déchirées : vestes en tweed dévorées, slims grungy, godillots avachis et autre boots plates, longs manteaux cache poussière, le tout encore plus sombre qu’un jour sans soleil. Et s’il s’agissait avant tout d’une mise en scène de mode, cette vision crépusculaire d’un monde détruit aux lendemains incertains était tout sauf anodine…

Marc Jacobs, fétichiste?

Défilé Louis Vuitton - Automne Hiver 2011-2012

Depuis qu’il affiche un corps de chippendale, sculpté par sa seule volonté  (et celle d’un staff composé de coach, de nutritionnistes et de gourous en tout genre), Marc Jacobs est un homme heureux. Bien dans sa peau et dans sa tête (il pose nu et souriant dans la campagne de son dernier parfum Homme), le directeur artistique de Louis Vuitton est devenu au fil des ans un monstre d’autocontrôle. Les défilés seraient-ils donc pour lui l’ultime exutoire de ses fantasmes ? Car à l’heure où un autre célèbre directeur artistique débitait, ivre mort, des propos innommables à la terrasse d’un troquet parisien, voyant ainsi (et à juste titre) sa carrière s’arrêter net, Marc Jacobs lui, n’hésite pas, sous couvert d’humour et de n-ième degré, à mettre en scène certaines silhouettes fortement inspirées de l’esthétique militaire des années 40, où des femmes corsetées en maîtresses SM, portent fièrement le képi et la cuissarde guerrière. La planète fashion applaudit ; ironie, quand tu nous tiens…

Jean-Paul Gauthier, sale môme ?

Défilé Jean-Paul Gaultier Automne Hiver 2011-2012

Mais c’est incontestablement le sémillant Jean-Paul Gaultier qui aura su dérider l’ambiance de cette fashion-week parisienne. Car l’enfant gâté de la mode a, une fois de plus, joué un coup pendable aux fringantes quinqua venues applaudir son défilé. Sous couvert d’offrir un show à la gloire des bourgeoises, revisitant magistralement le vestiaire classique féminin, l’incorrigible directeur artistique a fait défiler ses jeunes mannequins coiffées de perruques toutes grises, leur conférant ainsi une silhouette sans âge des plus troublantes. Des lianes adolescentes prématurément vieillies défilant devant un parterre de dames mures aux fronts lisses, aux lèvres gonflées, et aux mèches soigneusement balayées? Deux bataillons face à face, défiant le temps, chacun à sa manière…