Depuis son départ fracassant de Vogue, Carine Roitfeld, figure incontestable du club très fermé de l’élite fashion, butine de projets hype en collaborations stylées. Tantôt directrice artistique d’une campagne Chanel ou d’un célèbre grand magasin new-yorkais, tantôt consultante de designers en vue, la fringante quinqua continue d’occuper les front row de la planète mode.

En sortant ces jours ci en France un élégant et volumineux livre-objet, irreverent (sans majuscule), elle fait le point sur 30 ans de carrière, et nous propose un voyage passionnant au cœur de trois décennies de photographies de mode et de presse féminine. Un livre témoignage, où vie privée et vie professionnelle se mélangent, où l’on redécouvre des séries mode explosives qui ont marqué les esprits.

Le livre est avant tout un très bel objet, un épais album à la couverture souple, mis en forme façon journal de bord, se glissant dans un coffret rigide qui confère à l’ouvrage une vraie dimension « beau livre ». Les séries les plus marquantes de la célèbre directrice artistique s’y enchainent avec générosité et oui, une vraie dose d’irrévérence jouissive. Les photographies de Mario Testino, ami indéfectible de miss Roitfeld, occupent plus de la moitié du livre.

Soyons honnêtes, revoir toutes ces images force le respect. On avait oublié un peu vite que Carine Roitfeld fut une très grande directrice de rédaction, propulsant, en 10 ans de règne, le magazine Vogue français en tête des titres de mode internationaux, avant-gardistes, audacieux et politiquement incorrects. Une amoureuse du risque et de la création livrant des opus comme autant d’uppercut visuels provoquants, voire dérangeants.

Les photographies co-réalisées avec Mario Testino, mais aussi Patrick Demarchelier, Terry Richardson, ou encore Heidi Slimane, sont puissantes, insolentes, décalées, résolument libres. Les modèles n’y sont que rarement « beaux » au sens esthétique du terme : on les voit souvent rudoyés, tordus, travestis, poussés à bout dans leur retranchement, le tandem photographe-directrice artistique cherchant toujours à en extirper un petit supplément d’âme. Ici, peu d’images « propres », photoshopées et consensuelles. Et c’est bien là que le talent de Carine Roitfeld éclabousse de son évidence.

En marge des séries mode, le livre dévoile aussi des photos personnelles, des morceaux de lettres, des dessins, des mots d’amitiés griffonnés à la va vite, signés par tout ce que la planète mode compte de beautiful people. Dommage que les textes qui légendent le livre s’avèrent au final assez pauvres, voire parfois insipides (« Rien ne compte plus que ma réussite familiale. », «Le monde de la mode n’est plus ce qu’il était. », « Le modèle parfait n’existe pas. »). Ils sont de bout en bout, en total décalage avec les images.

C’est certain, on préfère madame Roitfeld dans le rôle de directrice artistique impertinente et déjantée, que dans celui de commentatrice de sa propre vie.

Irreverent, de Carine Roitfeld, édité par Oliver Zahm et Alex Wiederin, Editions Rizzoli, $100.